Le prix n'est pas le plus important

Personne ne croit au Père Noël ici ? Je peux y aller ?
Je faisais mes courses de Noël (évidemment le dernier samedi avant Noël) et je suis allé chez Aesop.
Je n'étais jamais entré dans un Aesop. Car les prix plus qu'élevés me maintenaient toujours à distance. Et je l'ai fait, donc, pour offrir des cadeaux. L'un à mon grand frère, l'un à ma petite sœur.
Et vraiment, j'ai été cueilli. La boutique est épurée, avec du bois partout. On se croirait dans une boutique d'apothicaire au XIXᵉ siècle. Je n'aurais pas été étonné de pousser une porte dérobée et de pénétrer dans un speakeasy et/ou barbier secret (pourquoi voudrait-il qu'on ne le connaisse pas, ça je ne sais pas).
Et pendant que la vendeuse vendait (après tout, c'est son métier), moi, je reniflais.
J'ai mis mon nez dans toutes sortes d'endroits, tous parfumés différemment. Des mondes à la portée de mes narines.
Les parfums que j'ai particulièrement aimés :
1. Gloam : Mimosa, Safran, Iris
qui serait pour "Tous les genres ; parfait pour les personnes portées sur l'observation, l'introspection et la théorisation". Alors ça, c'est tout à fait moi. C'est étrangement précis.
2. Hwyl : Cyprès, Encens, Vétiver
qui serait pour "Tous les genres ; parfait pour les excentriques et les iconoclastes en quête d'ailleurs". Oui, c'est un portrait assez fidèle de moi-même.
3. Eidesis : Poivre noir, Encens, Bois de santal
qui serait pour "Tous les genres ; parfait pour les visionnaires qui aiment rêver et contempler la nature". Eh bien, je commence à penser que c'est une bonne dose de bullshit marketing, si on ne le savait pas déjà. Mais je vais vous dire, ça ne m'empêche pas de trouver ça quand même assez charmant.
4. Ouranon : Encens, Foin, Myrrhe
qui serait pour "Unisexe ; sages, connaisseurs, topographes". Les topographes, c'est vraiment précis. Et je pense que c'est surtout une erreur de traduction. La marque est australienne, après tout. Pourquoi ce parfum irait plus aux topographes ? Le gars prend son matériel pour mesurer le relief d'un sol, il sort de chez lui et se dit "hum, y'a quelque chose qui manque". Après quelques secondes de réflexion, il rentre dans sa maison, ouvre son placard et s'asperge de Ouranon. "Aaaaah, se dit-il, maintenant je peux topographier."
Bon, en tout cas, maintenant on sait que les topographes sentent bon. Et ça me donnerait presque envie de changer de carrière, juste pour avoir le droit de porter ce parfum.
Mais il y a autre chose qui m'en empêche.
Quand j'ai demandé à ma compagne de sentir ce parfum grâce à l'échantillon que j'avais, elle m'a dit : "Ah mais c'est le parfum de Pierre". Un ami commun. Très proche. Je serai d'ailleurs témoin à son mariage en avril prochain.
C'est un problème quand quelqu'un d'aussi proche a déjà jeté son dévolu sur un parfum. Parce que c'est intime. Une paire de chaussures encore, ça va. Un t-shirt, une chemise. Sauf si le motif ou la couleur est trop singulière, peut-être.
Mais un parfum.
À peine on le met, c'est un fragment de notre histoire qui chante autour de nous. C'est notre peau qui se traduit autrement. Notre peau dans un relief invisible.
Comment m'approprier ce parfum ? Surtout si l'on considère que Pierre a peu de parfums, peut-être même qu'il n'a que celui-ci et qu'il l'a découvert bien avant moi. Est-ce qu'on se souvient du deuxième homme qui a mis le pied en Amérique ?
S'il me trotte trop dans la tête, j'irai le prendre et je le porterai quand je serai sûr de ne pas croiser mon ami.
Chez Aesop, un parfum de 50 mL, ça coûte 165 €. 50 mL, ce n'est pas bien grand. 165 €, c'est cher.
Mais je trouve pourtant qu'un tel prix est justifié. Pas forcément par les ingrédients que renferme le flacon (bien que j'ose espérer qu'ils soient d'excellente qualité), pas tellement par le flacon lui-même, ni l'expérience en boutique ou le branding, mais parce que le parfum, pour l'être humain, est :
- symbolique
- culturel
- identitaire
- narratif
Alors que pour l'animal, le parfum – ou plutôt l'odeur –, est informationnel. Purement.
Et je pense qu'on peut payer cher pour quelque chose qui est à ce point humain. C'est quand même fantastique de pouvoir porter sur soi, de manière prolongée et purement artistique, un cocktail d'odeurs qui nous fait quelque chose dès qu'on le sent, qu'on sent taper dans le mille de notre personnalité ou de comment on se sent à ce moment précis, qui peut sinon indiquer quelque chose de là d'où on vient, de notre famille, de notre culture.
C'est juste moi ou tu trouves cette pensée aussi enivrante que les parfums peuvent l'être ?
Je ne crois pas qu'un parfum puisse exprimer une personnalité. Je ne pense pas que le parfum doive expliquer quoi que ce soit. Je pense qu'il doit faire ressentir, voyager, se souvenir ou juste faire du bien.
Tout comme un vêtement peut être inadapté à un événement, à un moment de la journée, je pense qu'un parfum peut l'être aussi. C'est pour ça que je ne crois pas vraiment au parfum signature, unique, qu'on garde toute une vie.
Je trouve que c'est admirable de se tenir à un seul parfum. Mais, comme dans tout ce que je touche, je trouve qu'il y a du bon tellement partout que je trouve que me limiter à un seul mélange d'odeurs, c'est passer à côté de tous les autres qui pourraient évoquer chez moi différentes sensations, pensées et sentiments.
Quand j'ouvre le placard dans lequel je stocke mes parfums, je sais tout de suite lequel je vais porter. C'est intuitif, je ne réfléchis pas. Ça dépend du temps, de la température, de ce que je porte, de ce que je vais faire, du moment du jour ou de la nuit dans lequel je vais m'inscrire.
Quand on s'intéresse aux vêtements, on peut faire l'impasse sur le parfum. Mais je pense qu'on est nombreux et nombreuses à être sensibles aux odeurs, et ça, c'est parce que nous sommes des animaux.
En attendant les bonnes odeurs qui sortiront de la cuisine en cette période de fêtes, je te souhaite un bon réveillon si tu fêtes Noël et te dis à très vite.
Jordan
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