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Pourquoi les plus aisés continuent d'aller chez Zara ?

Feb 17, 2026
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Attention, cette photo n'a rien à voir avec le sujet de la newsletter. Si ce n'est que je porte des vêtements. Je préfère toujours en porter quand je me déplace à Paris. C'est une sorte de principe moral que je respecte toujours. Appelez-moi "vieux jeu" si vous voulez.

La vérité, c’est que la plupart de mes amis pourraient se payer des fringues que je ne pourrais pas. Mais ils ne le font pas. Pire, certains reviennent encore et encore se servir chez Zara, Mango ou Levi’s.

Chaque fois que je vois l’étiquette de fast fashion dépasser d’un de leurs vêtements, c’est un déchirement de plus.

« C’est ton parquet qui grince comme ça ? »

« Non, c’est mon cœur qui vient de se déchirer ».

Mais je ne dis rien. Ou pas grand-chose. Car je sais parfaitement ce qu’ils recherchent avant tout : une coupe et un prix. Et, au fond, il n’y a rien de mal à ça.

La coupe d’abord. Elle doit rester dans le gabarit socialement accepté. Taper pile au centre entre le trop slim et le trop large. L’une et l’autre de ces extrémités étant fixées par ce qui se fait dans la rue et uniquement par ça.

Car le vêtement n’est presque jamais envisagé comme un moyen d’expression. Mais c’est plutôt un outil de camouflage en plein jour. Il ne doit pas être un sujet de conversation. Enfin, je dis ça mais ça change. Un peu. Toutefois, quand ce sujet de conversation arrive sur la table avec mes amis, c’est généralement parce que je suis là et c’est toujours en petit comité. Et jamais plus que 5 minutes.

C’est assez drôle quand on y pense. Dans l’esprit de bon nombre des hommes de nos vies, s’intéresser aux vêtements est toujours louche. Cela suffit à faire trembler leur alibi d’hétérosexualité. Alors que ces mêmes hommes ne voient aucun problème à crier le nom d’un autre homme, avec passion, dans un stade ou même d’acheter des maillots de sport avec le nom d’un autre homme brodé dans le dos. Ou bien mettre des commentaires vantant la beauté esthétique d’un corps musculeux sous un post Instagram. « Mais on parle de muscles là hein, rien à voir, #nohomo hein. Les muscles c’est puissant ça sert à porter des choses lourdes et frapper très fort. » La virilité à géométrie variable.

Mais j’exagère, j’ai des conversations très appuyées avec certains de mes amis. Deux d’entre eux quand j’y pense. Pas plus. Et les autres viennent me voir dans le plus grand des secrets d’une conversation WhatsApp.

La coupe et le prix, je disais. Pour eux, le prix doit rester négligeable. Il ne doit pas être suffisamment élevé que l’on doive arbitrer entre acheter ce vêtement et acheter autre chose dont la valeur perçue serait similaire.

Dans leur esprit, le vêtement est bel et bien de première nécessité. Et aucun d’eux, d’ailleurs, ne tombe dans la surconsommation. Mais s’il est de première nécessité alors, dans leur esprit, il est banal. Comme du sel dans une cuisine. Et s’il est banal, il doit donc rester accessible. Très accessible. Et, je ne vais pas mentir, il y a du bon sens là-dedans. Et je comprends que pour certains, ce soit une pure folie que de mettre sur ses jambes un jean qui coûte 200€. C’est vrai, après tout, on va l’user. C’est vrai que chaque jour est un risque de plus de le déchirer. Ce serait un peu comme mettre beaucoup d’argent dans de la vaisselle. À quoi bon si son destin est d'être cassée un jour ?

C’est drôle quand on y pense. On est prêt à mettre 1200€ dans un téléphone qu’on changera dans 3 ans au mieux. Mais mettre 500€ dans une paire de chaussures qui nous durera 30 ans, sinon plus, ça nous paraît complètement absurde.

Il y a de quoi désespérer.

En 1901, on allouait 14% en moyenne de son budget aux vêtements. De nos jours, c’est 4% en moyenne. Ça dit quand même quelque chose de l’évolution de notre perception des vêtements (et du style) dans nos vies.

Quelques éléments de réponse en vrac pour expliquer cette baisse :

  • On use moins nos vêtements donc on est moins exigeant avec eux. On se déplace peu avec nos pieds. On peut aller d’une ville du monde à une autre pratiquement sans marcher.
  • On vit dans des intérieurs chauffés l’hiver et climatisés l’été. Donc le coton est devenu la nouvelle matière reine de nos sociétés : matière peu résistante, peu thermorégulatrice mais aussi peu coûteuse à produire.
  • Comme les vêtements sont maintenant faits dans des usines loin de chez nous, on ne sait pas ce que c’est qu’un vêtement de qualité. La plupart des gens n’ont jamais vu un vêtement être fabriqué. En 1901, on voyait le tailleur, on voyait sa mère, sa grand-mère, raccommoder, tricoter. Aujourd’hui c’est beaucoup moins le cas. On a donc aussi perdu un certain respect pour la confection.
  • La recherche absolue du confort a tué notre notion du beau et a appauvri notre goût. Le vêtement ne doit plus soutenir, rehausser, améliorer l’architecture visuelle de notre corps mais il doit l’envelopper mollement. C’est donc la mort de l’art tailleur, des vêtements qui s’en réclament et de tout le minimum d’effort qu’il y a souvent à faire pour modeler son apparence.
  • Le travail manuel ne coûte plus rien dans les pays d’Asie où est fabriqué le gros de nos vêtements, on a donc oublié petit à petit à quel point c’était une prouesse de confectionner des vêtements.

Il n’y a jamais eu autant de contenus pour bien acheter ses vêtements qu'ajourd'hui. Paradoxalement, il n’y a jamais eu une consommation aussi peu vertueuse du vêtement. Qu’on puisse produire des tonnes et des tonnes de vêtements bon marché ne veut pas dire qu’il faut le faire. Il faut regarder derrière l’étiquette. Si même ceux qui peuvent se permettre d’acheter des vêtements de qualité se refusent à le faire, pour toutes les raisons invoquées ci-dessus et oublient de regarder derrière l’étiquette et que chaque achat est un vote pour le monde de demain, je désespère un peu.

Alors qu’est-ce qui pourra changer les choses ?

Aujourd’hui, les défenseurs des vêtements de qualité sont plus nombreux qu’hier. Et ils le seront plus demain qu’ils ne le sont aujourd’hui. Ces personnes auront des enfants (même si, je sais, de moins en moins) et elles apprendront à leurs enfants ce qu’est un vêtement de qualité.

Je n’ai pas eu la chance d’avoir une éducation vestimentaire. J’ai erré tant d’années, d’enseigne de fast fashion en enseigne de fast fashion. Et j’aurais pu continuer toute ma vie si je n’avais pas eu un intérêt plus fort que la moyenne pour ce sujet. Et, de ce point de vue, j’en suis reconnaissant à H&M de m’avoir ouvert la porte. Reconnaissant aux collabs d’Uniqlo avec JW Anderson par exemple et d’autres.

Humblement, j’essaie de provoquer cette prise de conscience chez les personnes qui me suivent. Mais je ne le fais pas assez. Je devrais montrer la qualité à l’écran plus que je ne le fais. Montrer les visages de ceux qui font les vêtements. Je devrais réenchanter les vêtements.

Est-ce que ce ne serait pas ma mission, au fond ?

Je vous embrasse,

Jordan

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