Instagram tue ton style (vestimentaire)
Cette newsletter est aussi à écouter en podcast @MenswearFamily.

Je suis parti me mettre au vert pendant deux jours, autour d'un lac en Gironde, à 20-25 minutes de chez moi. C'était un cadeau d'anniversaire que m'a fait ma compagne. Merci.
Quand on a bientôt 40 ans, qu'on est père de famille, qu'on a des vies assez remplies, des armoires assez remplies, et parfois des passions très, très onéreuses, c'est dur pour nos proches de nous faire des cadeaux. Et je trouve que le temps est un cadeau magnifique à offrir à ceux qu'on aime. Voilà : « Je t'offre du temps. Je t'offre du temps pour toi. À l'extérieur de toute cellule familiale, pour te créer un moment à toi. Un moment qui compte pour toi, rempli de choses que tu aimes. »
Vous avez remarqué que j'ai été particulièrement absent ces derniers temps. Et ça va être le sujet de cette newsletter. Non pas les raisons de mon absence, mais plutôt : est-ce que s'immerger dans les réseaux sociaux, dans cette vie d'IA et d'images dont on nous bombarde, c'est bon pour notre style et pour notre santé mentale, ou pas ?
La preuve que je ne déconnecte pas à fond : je suis en balade autour de ce lac, et pourtant j'écris cette newsletter. Enfin, je fais un vocal et ensuite je vais la retranscrire avec l'IA. Et si vous préférez l'écouter, elle existe aussi en podcast, dans une version plus détaillée.
Une petite histoire d'abord. J'ai écrit une vidéo pour Staycation. Quand on travaille avec des marques, mon rôle, ce n'est pas le rôle d'un commercial. C'est celui d'un passeur de messages, de quelqu'un qui raconte des histoires. Non pas dans le sens de raconter des salades, mais faire vivre un message par une narration.
Quand je leur ai donné la première version, ils m'ont dit : « On aime bien à partir de 14 secondes, avant c'est trop négatif, on ne veut pas associer notre image à ça. » Là encore, ce n'est pas pour les blâmer : une marque a des valeurs, une direction artistique, un ton, et il faut que les gens avec qui elle travaille s'en rapprochent. Mais pour moi, sans cette introduction, il n'y a plus de basculement, plus de pivot. Ça devient une vidéo plate, presque purement commerciale. « Allez, faire une expérience avec Staycation parce que c'est cool. » Moi, ça ne m'intéresse pas de donner ce genre de message. J'ai envie de quelque chose de plus profond, de plus sincère, auquel chacun peut s'identifier.

J'ai dormi là-dessus, et je leur ai dit : « Non. » Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que je ne pouvais pas accepter de couper cette introduction. Il faut que je sois fier de ce que je fais. Et si je l'avais coupée, je n'aurais clairement pas été fier de moi. Eux ont intelligemment dit : « Ok, on ne fait pas de cross-post pour cette fois, et la prochaine fois on se calera bien avant. » Une bonne manière de préserver les relations, que personne ne se sente floué. C'était pour la petite histoire.
Là, je me traîne autour d'un étang qui s'appelle l'étang des sources. Il y a des canards, j'ai vu une tortue, j'entends les oiseaux gazouiller. Je suis dans une période de ma vie où ça m'intéresse beaucoup, les oiseaux. Il paraît que, passé 30 ans, on a envie de connaître leur nom, de faire un marathon, de faire un podcast. Il semblerait que je coche toutes les cases. Ça me fait plaisir d'être un cliché ambulant. Pourtant, j'essaie de m'en éloigner au maximum.
Pour faire cette petite balade, j'ai mis ma paire de Blundstone, un pantalon en velours de chez Coltesse, un pull en cachemire de chez Tricot, un petit foulard, et un t-shirt en laine mérinos de chez Loom. Il faudrait que je pense à faire une photo. Parfait pour la température, et parce que je suis très à l'aise dans ces vêtements.

Le sujet du jour. J'ai commencé Instagram très sérieusement début 2024. Avant, j'y allais pour la récréation. Or, ces derniers temps, je me suis rendu compte que dès que mon esprit se désœuvrait, je me ruais directement sur Instagram ou sur TikTok. De manière spontanée, automatique. Quand j'attendais que Claude fasse une tâche, j'allais sur Insta. Quand j'allais aux toilettes, je sortais le téléphone. Quand je passais de mon bureau à la cuisine, où il y a dix secondes de marche, je pouvais sortir le téléphone. Là, je me suis dit : « Attends, il y a un problème. » Mon attention était gravement réduite.
Pendant un temps, j'ai mis ça sur le compte du professionnel : c'est mon outil, je me dois de savoir comment ça fonctionne, comme un mécanicien doit avoir le nez dans le moteur. Ah, les fraises des bois ! Le citadin qui s'émerveille. Sauf que ça devenait tellement envahissant. Et plus je consultais les réseaux, plus j'avais une sorte de mal-être. Je n'étais pas content de moi d'avoir scrollé. Et parce que je voyais des homologues, des gens qui faisaient le même métier que moi, qui faisaient toutes les choses que j'aurais aimé faire : des podcasts mieux, des reels incroyables, du storytelling tellement plus cinématique. Je me sentais complètement à côté, moins que rien.
Tout cela ne m'aidait pas dans ma créativité, parce que je me comparais tout le temps. À des gens qui n'ont pas la même vie que moi, pas le même temps, pas la même vision. Cette comparaison perpétuelle qui m'obligeait à me trouver assez nul. La moindre idée que j'avais, je me disais : « Non, il faut absolument qu'elle soit mieux. » Et donc je travaillais, je travaillais, je travaillais certaines idées, au point de ne jamais les sortir.

Et j'ai essayé de faire écrire l'IA : c'est de la merde. C'est de la merde. Tout le temps qu'on passe nous-mêmes à écrire, à réfléchir, ça entraîne son cerveau, ça le modèle. C'est un pari sur l'avenir : qu'on ne deviendra pas plus con, et qu'il vaut mieux utiliser l'IA pour autre chose. Quand on a une base de données énorme, quelque chose de rébarbatif : il faut la donner à l'IA, aucun problème. Et faire à côté ce qui nous fait plaisir.
À force de voir des gens qui s'habillent extrêmement bien, on se sent moins bien que les autres. Et on en a oublié l'essence même de notre personnalité. Ce qui fait qu'on est unique, et que notre voix ne ressemble à aucune autre. Les réseaux sociaux mettent tout le monde à plat : on a l'impression qu'on a tous le même contexte, les mêmes moyens. Mais ce n'est pas le cas. Donc on se compare alors que ce n'est pas comparable.
Pour le style vestimentaire, vous avez dû voir des gens s'habiller de manière incroyable, et vous vous dites que vous êtes loin de ça. C'est vrai. Mais ce n'est pas grave. Ce qui est important, ce n'est pas d'être meilleur que les autres qu'on voit : c'est d'être meilleur, entre guillemets, que le soi-même d'hier. Une maxime un peu creuse, si on veut. Et pourtant tellement vraie. Je me disais : « Faut pas se comparer aux autres, faut pas se comparer aux autres. » Et en fait, inconsciemment, je me comparais. Et ça me faisait beaucoup de mal.
Donc je pense qu'il est vital de retrouver son propre tempo. De retrouver ce qui fait qu'on est différent, ce qui fait qu'on est unique. Faire attention aux statistiques qui font plaisir à l'ego : le nombre de vues, le nombre de likes. Être attentif à créer un récit personnel. Aller vers ce qui nous intéresse vraiment, et non pas traiter certains sujets juste parce que ça semble fonctionner pour les autres. C'est exactement la même chose pour l'habillement : trouver ce qui entre en résonance avec nous. Wow, j'ai avalé un moucheron. À ce compte-là, je fais des protéines. Ce qui vous paraît être indéniablement vous, vous-même. C'est ça, je crois, qui est primordial.

Je crois que le gros problème des réseaux sociaux, c'est qu'on a cru qu'on se devait d'être productif à tout moment. Rentabiliser chaque seconde, et que sinon, c'était du temps de perdu. Mais qu'est-il arrivé au moment d'inattention ? Au moment où l'on est juste présent à son environnement, en faisant taire la petite voix dans la tête ? Et je crois que c'est ça, le plus grand mensonge de ces dernières années : en voyant des gens qui ont une morning routine incroyable, une efficacité folle, on a oublié que ce n'était pas la règle. Qu'on pouvait être ultra performant à un moment donné sans que ça veuille dire que le reste de sa vie l'était, ni que ça durerait, ni que c'était une manière d'être heureux.
Je crois qu'il faut qu'on réapprenne à s'ennuyer. C'est quelque chose de fondamental, que j'essaie de donner à ma fille, paradoxalement. Dès qu'elle me voit sur mon téléphone, je le range. Et je n'essaie pas de combler tous ses moments de désœuvrement. Parfois elle réclame : « Alors, qu'est-ce qu'on fait ? On s'ennuie. » Mais j'essaie de ne pas répondre à cette demande. Juste pour lui faire voir qu'elle est tout à fait capable de maîtriser son temps et de le remplir avec des choses créatives. Des choses qui sont de l'ordre du non-rentable. Juste être présent au monde.
Voilà. Bon, c'est ce que je vais faire. Allez, je vous embrasse.
Jordan(
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